Un voeu dangereux

Chapitre 1

Les yeux fermés, le front plissé, je répétais : « Faites que tout redevienne normal, comme avant... Faites que tout redevienne normal comme avant... »... « Avant quoi ? », me demanderez-vous peut-être. Eh bien, avant la prière que j’ai faite il y a deux semaines où je demandais que quelque chose d’original arrive enfin dans ma vie si banale... Si j’avais su que je risquais d’être exaucée... J’aurais été plus précise !

 

Qu’est-ce qui a bien pu faire que moi, Julie Branchecourt, élève de 5ème au Collège Emile de Rouillardeux, j’en arrive à souhaiter une vie normale, voire même banale ? Voilà une question que vous vous posez sans doute. Non ? C’est donc que vous me connaissez mal. Laissez-moi arranger cela.

 

Depuis ma plus tendre enfance, je me souviens m’être entendue dire et répéter : « Julie ! Fais un peu attention à ce que tu fais ! Arrête de rêver ! », ou « Julie, tu es encore dans les nuages, regarde ce que tu as fait ! » ou encore « Hé ! Atterris Julie ! Laisse tomber les Elfes, les dragons et les chevaliers en armure et viens mettre la table soeurette ! » Il est affligeant de voir à quel point l’imagination de certaines personnes est réduite. C’est le cas de mon frère Guillaume. Il a deux ans de plus que moi et se prend déjà pour un homme d’affaire. Il a un agenda dans lequel il note toutes sortes de rendez-vous, et je crois bien qu’il se fait de l’argent de poche en revendant au verre les bouteilles de soda que ma mère lui achète !

 

Il faut dire qu’avec mon père comme exemple, ça n’est pas étonnant. Ma mère dit que mon père pourrait vendre une caisse de téléphones portables à une école de sourd-muet. C’est ce qu’il fait mon père, il vend des téléphones portables partout dans le monde, pas à des sourds-muets (enfin, en tout cas, je l’espère), mais à de grandes entreprises. Il gagne beaucoup d’argent, mais il est très occupé et souvent en voyage. Ma mère, de son côté, travaille à mi-temps comme secrétaire dans un cabinet de médecins. Franchement, je crois qu’elle aimerait bien que mon père s’occupe un peu plus d’elle et un peu moins de ses clients japonais.

 

Ah ! J’allais oublier de vous présenter l’un des membres les plus prestigieux de notre famille, j’ai nommé : Tehuantepec dit « Le Mexicain ». C’est un cochon d’Inde qui, j’en suis sûre, descend des plus grandes tribus d’Indiens d’Amérique du Sud. J’en ai eu la preuve le jour où il a entièrement dévoré l’exposé sur les tribus Incas que j’avais dû préparer pour le cours d’histoire. J’en ai évidemment déduit qu’il appartenait à une tribu ennemie des Incas. C’est ce jour-là que Cochonou (nom stupide imposé par mon benêt de frère) est devenu Tehuantepec « Le Mexicain ». Malheureusement, cette découverte m’a, également, valu une très mauvaise note en histoire. En effet, monsieur Janatovsky n’a jamais pu admettre qu’un cochon d’Inde puisse conserver l’âme de guerrier de ces ancêtres.

 

Notre petite famille habite une petite ville de Bretagne, appelée Lougarec, et située près de Brest. Moi, je suis une élève plutôt sympathique, et tout le monde m’aime bien dans la classe. Enfin sauf peut-être la bande d’Adrien-le-chouchou-des profs et celle de Flore-la-peste. Mais comme il s’agit d’idiots, vaniteux, méchants et sans cervelle, ça ne compte pas vraiment. J’ai de bonnes notes, enfin sauf en mathématiques et en chimie et peut-être aussi en technologie... Hum… Bon d’accord, ne nous mentons pas, je ne suis pas la meilleure élève de la classe, loin de là. Mais j’ai d’excellentes notes en rédaction, et je crois que mon professeur de français, madame Guerret, m’aime bien. Je pense qu’elle aime mes histoires, même si elle dit que je devrais faire plus attention à l’orthographe.

 

Depuis que je suis toute petite, j’invente toutes sortes d’histoires fantastiques. Des histoires de dragons enlevant des princesses elfes, de sorcières affrontant des princes héroïques ou de fées hantant des forêts brumeuses... Des histoires complètement idiotes comme les appellent mon frère bien-aimé. Il n’a jamais rien compris à la littérature... Dès qu’il a été en âge de lire, il a lu le cours de la bourse et tous les quotidiens économiques de mon père. Pouah ! Comment peut-on lire des choses pareilles ! Parfois je me demande si mon père et Guillaume sont de la même planète que moi !

 

Ma mère, elle, est un peu différente. Je crois qu’elle aime bien lire mes histoires. Même si, elle aussi, elle souligne toujours les fautes d’orthographes. Un jour, elle m’a dit que, quand elle avait mon âge, elle aussi écrivait des histoires. Alors je lui ai demandé quand elle avait arrêté. Elle a eu un drôle de regard, un peu triste, et puis elle a répondu : « Je ne sais pas exactement, Julie. Un jour, j’ai grandi et j’ai cessé d’écrire pour faire des choses plus sérieuses. » Elle semblait vraiment abattue, comme perdue dans ses souvenirs. Alors je me suis dit que grandir et faire des choses sérieuses, ça n’avait pas l’air de rendre les gens tellement heureux... Enfin sauf Guillaume et mon père bien entendu, mais eux, ce n’est pas pareil. Ce sont deux extra-terrestres qui sont venu sur Terre avec une seule mission : VENDRE !

 

Voilà où en était ma vie, il y a seulement quelques semaines. Et puis tout a basculé... Avec l’arrivée de mon bulletin trimestriel... Je ne m’étais pas rendue compte à quel point je m’étais consacrée à mes histoires. Et surtout, à quel point j’avais négligé les choses sérieuses comme les sciences. Pour arranger le tout, évidemment, il a fallu que mon père rentre de Malaisie, le jour même de l’arrivée du bulletin. Et, comble de malchance, ce fut lui qui alla chercher le courrier du midi, avant que ma mère ne rentre du travail.

 

Je vous laisse imaginer l’ambiance lorsque je suis rentrée de l’école ce soir-là. Mon père était furieux. Il a dit que je n’arriverai jamais à rien avec de tels résultats et que je finirai clocharde, sous les ponts avec un vieux chien pouilleux sentant la vieille chaussette, poussant un caddie rempli de vieux grille-pains déglingués et de détritus nauséabonds. C’est curieux comme, parfois, les gens qui manquent, habituellement, cruellement d’imagination peuvent soudain faire preuve d’un réel talent d’auteur dramatique. La déclaration pleine de fougue de mon père décrivant le désespoir et la déchéance de la vie de SDF, nous laissa ma mère et moi abasourdie. A croire qu’il avait vécu cela dans une autre vie !

 

Tout cela me semblait un peu exagéré, et à voir le regard brillant de ma mère qui avait toute les peines du monde à retenir un fou rire, elle était d’accord avec moi. Toutefois, elle ne s’opposa pas à la sanction que mon père m’infligea. Privée de sortie, de télé, de romans fantastiques et, surtout, d’écriture d’histoires pendant tout le trimestre prochain... Mathématiques, Sciences Physique, Biologie, Chimie et Grammaire chaque soir de la semaine et le samedi après-midi avec un professeur particulier, jusqu’aux résultats du prochain trimestre, et jusqu’à la fin de l’année si nécessaire...

 

Horreur et damnation ! Les flammes de l’Enfer n’auraient pu me paraître plus terribles. Ma vie était fichue ! J’en voulais à mon père bien sûr, mais peut-être, étrangement, encore plus à ma mère de ne pas s’être opposée à cette sanction injuste et démesurée. Si mon père était un agent de la planète Marketing incapable de comprendre les préoccupations d’une adolescente, future écrivain à succès, ma mère, elle, n’avait pas cette excuse !

 

Bon ! Me voilà donc, il y a deux semaines de cela, pleurant à chaudes larmes sur mon oreiller, maudissant mes parents, les parents de mes parents et, ainsi de suite, jusqu’à la treizième génération. Et puis, soudain, cette envie irrépressible de faire un vœu pour que ma vie change. Et ces mots sortant presque tout seul de ma bouche : « S’il vous plait, faites que ma vie change ! Que quelque chose d’original arrive enfin, et que le règne des choses sérieuses cesse pour toujours ! » A qui adressai-je cette prière ? Je n’en avais pas la moindre idée. En tout cas, à première vue, cela ne semblait pas une mauvaise idée. Mais croyez-moi, ne souhaitez jamais quelque chose sans être sûr et certain d’avoir envie de l’obtenir !

 

Le lendemain matin, rien ne semblait avoir changé et j’avais même oublié avoir fait un vœu. La journée passa lentement. J’informai mes amis qu’il me fallait annuler la petite fête qui était prévue la semaine suivante pour cause de punition implacable. Dans l’ensemble, mes amis se désolaient de mon infortune. Les autres se moquaient de moi, et disaient qu’il était, peut-être, temps que je me marie ou que j’entre au couvent. Très drôle ! Si ça se trouve mon père y avait vraiment pensé ! Au couvent, je veux dire, pas au mariage ! A cette pensée, un frisson glacé me parcourut. Je m’imaginais déjà en robe noire, portant le voile, enfermée dans une sombre bâtisse aux murs infranchissables, condamnée au silence, à la prière et à manger à chaque repas de la soupe insipide aux haricots... Beurk !

 

Le soir en rentrant (« directement-après-l’école-sans-faire-de-détour » comme on me l’avait ordonné), j’ai trouvé ma mère en grande discussion avec une dame. Elle devait au moins avoir 30 ans, c’était une « vieille » ! Ma mère me la présenta, c’était mon professeur particulier. Mon désespoir monta d’un cran. J’avais au moins espéré, que mon professeur serait une de ces étudiantes, avec des tas de clous dans les oreilles, des grosses chaussures montantes et des cheveux bleus en pétard... Mais non, c’était une « dame » avec un air sérieux, des vêtements sérieux et sûrement un tas de choses sérieuses à m’apprendre...

 

En montant les escaliers derrière ma mère, je me rappelle avoir pensé : « Mince ! J’espère que je serais encore capable d’écrire des histoires après 3 mois passés comme ça. Pourvu que je ne finisse pas comme ma mère, à ne même plus me souvenir de l’époque, où j’écrivais des histoires pour rêver ! » Et du coup, je me suis demandée, si c’était comme cela que ça s’était passé pour ma mère. Si c’était grand-père et grand-mère qui lui avaient un jour interdit de rêver...

 

Jusqu’à 18h30, nous avons travaillé, madame Googlerus et moi. J’ai trouvé son nom bizarre, bien entendu, mais je n’ai rien dit. Elle avait aussi un drôle d’accent. Ma mère me dit qu’elle devait être russe ou peut-être polonaise d’origine. En tout cas, elle avait une carte d’identité française et beaucoup de références. D’après ma mère, nous avions eu beaucoup de chance de la trouver. Tu parles ! Ce qui est sûr aujourd’hui, c’est qu’elle n’est ni russe, ni polonaise et encore moins française !

 

Les choses ont commencé à changer, à peu près une semaine après mon vœu. Et la première chose que j’ai remarqué, ce sont les oreilles de madame Googlerus ! Elles étaient devenues pointues ! Un peu comme celle de Spok ou plus précisément comme celles d’un elfe. Mais dès qu’elle s’aperçut que je la regardais, elle me lança un regard glacial, et ses oreilles reprirent leur forme normale. Et puis, elle me demanda si j’avais terminé mon exercice de mathématiques d’un ton parfaitement naturel... A un tel point que je me suis dit que j’avais dû rêver. Non pas qu’ordinairement les maths me fassent rêver, mais bon.

 

Quelques jours plus tard, madame Googlerus me donna un problème de physique assez complexe, et s’absenta pour aller aux toilettes. Je m’attelai à la tâche, en vain. Je ne comprenais rien de rien. Je levai la tête et m’aperçus, alors, que cela faisait près d’un quart d’heure que madame Googlerus était partie aux toilettes... Ce n’était pas la première fois qu’elle disparaissait ainsi. Une fois lorsqu’elle était revenue, pendant une seconde, j’avais cru aperçevoir ses oreilles pointues.

 

Décidée à en savoir plus sur cette étrange professeur, je me levai et ouvris tout doucement la porte de ma chambre. J’écoutai attentivement les bruits de la maison. Je pouvais entendre le cliquetis des touches de l’ordinateur de mon frère dans la chambre voisine. Ma mère, de son côté, préparait le repas dans la cuisine, au rez-de-chaussée, en chantonnant... Un bruit de chute métallique résonna soudain et la voix de ma mère s’exclama : « Oh ! Quelle poisse ! »

 

Une minute ! Le chantonnement n’avait pas cessé… En écoutant plus attentivement, je découvris que la douce mélodie ne venait pas de la cuisine. Je descendis, sans bruit, l’escalier. Puis, suivant l’étrange mélopée, je me dirigeai vers le bureau de mon père. Une curieuse lueur violette phosphorescente passait par la porte légèrement entre-ouverte. Tremblant de peur, je poussai un peu plus la porte et là, je la vis !

 

Madame Googlerus ne ressemblait plus du tout à une « dame » ! Elle avait une peau vert pâle, de longues oreilles en pointe, des cheveux vert émeraude... Et surtout, elle flottait à près d’un mètre du sol, en inscrivant des signes mystérieux sur les murs du bureau de mon père. Sous cette lumière violette, les signes argentés semblaient s’agiter comme s’ils étaient vivants ! Je ne pus retenir un cri d’effroi... Et en une minute, Madame Googlerus aux oreilles pointues était redevenue Madame Googlerus le professeur modèle d’origine russe. La lumière violette disparut aussitôt, et les signes mystérieux avec elle.

 

Ma mère est entrée dans le bureau à ce moment précis... Je sais que j’aurais dû me taire. Je savais que ma mère ne me croirait pas, mais je n’ai pas pu m’en empêcher. Je m’écriai : « Maman ! Madame Googlerus n’est pas une humaine ! Elle trace des signes magiques dans le bureau de Papa. Elle en a sûrement tracé ailleurs. Elle n’est absolument pas russe, Maman, c’est une elfe ! »

 

Le regard de ma mère, à ce moment précis, m’en dit long sur les problèmes que je venais de m’attirer. C’était ce que mon père appelait « son regard assassin », et je me sentis presque morte à vrai dire... Ma mère se tourna, ensuite, vers Madame Googlerus et déclara : « Madame, je suis confuse. Ma fille a parfois beaucoup trop d’imagination. Je suis vraiment désolée... » Elle se retourna vers moi et m’ordonna sèchement : « Julie, tu vas t’excuser tout de suite auprès de Madame Googlerus pour l’avoir traitée de Fée... »

 

 Je protestai d’une toute petite voix « D’elfe, Maman... Ce n’est pas une fée, mais une elfe. » « JULIE !! Vas tout de suite dans ta chambre et ne bouge pas de là jusqu’à ce que j’aie décidé de ton sort ! » Hurla ma mère, rouge de colère. Je lançai un dernier regard, que j’espérai menaçant, à Madame Googlerus, et me dirigeai vers l’escalier, de la démarche indignée de l’innocent condamné à mort.

 

Je ralentis, cependant, l’allure une fois hors de vue, et entendis ma mère se confondre en excuses. Le professeur imposteur répondit d’une voix douce et tranquille, qui me hérissa : « Je vous en prie, Madame Branchecourt, ce n’est pas si grave. Votre fille a beaucoup d’imagination. Ce n’est pas une mauvaise chose, en soi. Il faut juste qu’elle apprenne à faire la différence entre le réel et l’imaginaire. Et bien sûr, il faudrait, qu’elle cesse de vivre dans son monde à elle, et se concentre un peu plus sur notre monde à nous... »

 

« Bien sûr, bien sûr... » Répondit ma mère sans enthousiasme.

 

Madame Googlerus rompit le silence qui s’était installé et déclara : « Bien, je pense qu’en ce qui concerne les sciences, c’est assez pour aujourd’hui. Je vais récupérer mes affaires et je reviendrai demain. »

« Voulez-vous que j’aille prendre vos affaires ? » Proposa ma mère.

« Non, je vous remercie, madame Branchecourt. Je crois, au contraire, qu’il serait bénéfique pour Julie que nous ayons une petite conversation avant que je ne reparte. » Répondit-elle. Evidemment, je me suis, alors, dépêchée de retourner dans ma chambre. Je n’étais pas rassurée à l’idée d’être seule avec Madame Googlerus. Mais au moins, me suis-je dit, si elle me transformait en rat ou en crapaud, ma mère serait bien obligée de me croire !

 

Madame Googlerus entra sans frapper. Elle me regarda sans un mot, et soudain, se métamorphosa à nouveau. J’avais devant moi la sinistre et exotique créature que j’avais aperçue dans le bureau de mon père. Je faillis crier, mais d’un geste de la main, elle m’en dissuada. Elle prit finalement la parole, sa voix semblait étrangement caverneuse mais aussi passablement menaçante : « Si tu appelles encore ta mère, je redeviendrais un gentil professeur. Et, comme tu t’en doutes, tu auras de plus gros ennuis. » Comme je restais muette et elle reprit, doucereuse : « Alors comme ça, tu as découvert qui j’étais... Ce n’est pas très grave car personne ici ne te croira. C’est même un peu normal que tu sois la première, puisque c’est toi qui, finalement, m’as appelée ! »

 

Sans savoir pourquoi, je réalisai immédiatement à quoi elle faisait référence : mon vœu ! Elle continua en souriant : « Oui ton vœu, c’est exactement cela ! Allons, ne me regarde pas avec ces yeux-là ! Tu ne savais donc pas que les elfes lisent dans les pensées ? »

« Mais je croyais que vous étiez gentils ! » M’exclamais-je, presque malgré moi.

« Gentils ! Pff ! La peste soit de Tolkien ! Quelle tristesse ! C’est vrai, cependant. Certains d’entre nous le sont... Mais nous sommes simplement comme les humains, petite sotte. Tous différents, tous à la recherche de quelque chose. Et moi, ce qui m’intéresse, c’est ton monde ! Vous, les humains, vous êtes tellement captivants ! Et tu m’as enfin donné une porte d’entrée... Mais assez parlé, j’ai encore beaucoup de choses à faire. Et toi, ma chère enfant, tu vas dormir un peu. »

 

« Quoi ?! Mais qu’est-ce que vous racontez, je n’ai pas du tout sommeil ! » M’exclamai-je interdite.

« DORS ! » Ordonna-t-elle en soufflant vers moi... Et...Et, je ne me rappelle rien, jusqu’à ce que j’entende la voix de ma mère derrière la porte.

 

Ma mère frappe toujours à la porte de ma chambre avant d’entrer, même lorsqu’elle est furieuse. Et lorsqu’elle est entrée, j’ai bien vu qu’elle était vraiment furieuse. Elle m’a observée sans rien dire un moment, mais elle semblait prête à exploser. Et puis, elle a demandé d’une voix tremblante : « Peux-tu m’expliquer ce qui t’a pris jeune fille ? » Lorsque ma mère m’appelle jeune fille, je peux craindre le pire. J’ai répondu d’une voix qui m’a paru geignarde et ridicule : « Mais je l’ai vue Maman... Elle était toute verte, avec des oreilles pointues et... »

 

« Ça suffit ! Ne dis pas n’importe quoi ! » Tonna ma mère sans me laisser le temps de terminer ma description de mon soi-disant professeur de sciences.

« Mais c’est vrai, Maman ! » Protestai-je faiblement.

« C’est ça, comme la fois, où tu as vu un loup-garou dévorer une grand-mère dans le jardin des voisins. Alors que c’était simplement leur chien qui déchiquetait un sac poubelle ! Ou encore la fois où des extra-terrestres descendant des Incas sont venus enlever Cochonou, alors qu’il était simplement caché dans une boîte à chaussure sous ton lit ! » Répliqua-t-elle.

 

« Pas Cochonou, Maman, il s’appelle Tehuantepec - Le Mexicain » La corrigeai-je sans réfléchir.

« Julie ! Arrête un peu, ce cochon d’Inde n’est pas mexicain ! Il ne descend pas des Incas ! » Gronda ma mère.

« Evidemment, c’est même un ennemi des Incas, seulement je n’ai pas encore pu déterminer de quelle tribu il venait exactement, c’est tout. C’est pour cela que j’ai cru qu’il avait été enlevé par des extra-terrestres Incas... » Expliquai-je en désignant du regard l’intéressé qui grignotait son foin dans sa cage.

 

« Julie ! » Vociféra ma mère de plus en plus rouge. Je me raidis instinctivement, presque au garde à vous, et repris : « Mais bon, j’admets m’être trompée cette fois-là. Il s’était juste échappé. Et pour le loup-garou, je dois avouer que je m’étais un peu emballée, mais... »

 

« Il n’y a pas de mais, Julie ! Il faut que tu cesses d’inventer des histoires à dormir debout. Les Incas ont disparu depuis longtemps, les loup-garous et les elfes n’ont jamais existé ! Si je t’entends encore une seule fois raconter de telles histoires, nous t’enverrons dans un pensionnat, ton père et moi ! C’est bien compris, Julie ! » Asséna ma mère, les yeux brillants.

 

J’ai regardé ma mère avec horreur. Un pensionnat ! Presque aussi terrible qu’un couvent ! Des horaires pour tout, la cantine répugnante à tous les repas, pas de copine du collège, pas de parents, pas de cochon d’Inde, pas de Guillaume... Bon ça, ça serait peut-être la seule bonne chose... Je répondis d’une voix chevrotante : « C’est compris, Maman. » Elle hocha simplement la tête et sortit sans un mot en claquant la porte.

 

Et voilà, comment je me suis retrouvée, finalement, à prier fiévreusement : « Faites que tout redevienne normal, comme avant - Faites que tout redevienne normal, comme avant ! » J’ai, cependant, rouvert les yeux avec la terrible certitude que rien n’avait changé. Le problème de physique que Madame Googlerus m’avait posé, était toujours sur mon bureau, et les menaces de ma mère résonnaient encore à mes oreilles. Guillaume me monta un plateau repas dans ma chambre quelques temps plus tard, mon père ayant décidé que je devais réfléchir à ce que j’avais fait, seule dans ma chambre.

 

En fait, je passai la soirée à me demander comment piéger Madame Googlerus sans me retrouver au pensionnat, et à imaginer avec angoisse quel pouvait bien être le plan de cette elfe maléfique ! Puis, je m’endormis et fis un tas de rêves désagréables, avant de m’éveiller une heure avant l’heure habituelle. Je m’assis sur mon lit, incapable de me rendormir, et soupirai en réalisant que ce cauchemar était bien réel. N’y avait-il pas un moyen d’annuler le vœu que j’avais formulé sans réfléchir ?

 

« Ah ! Té voilà enfin réveillée ! Yé commençais à désespérer ! Y’ai faim moi ! Et pouis, il faut trouver ouné soloutioné pour la signoritta Googlérous ! » S’exclama une petite voix près de mon bureau.

Abasourdie, je me tournai lentement vers la source de cette voix... Tehuantepec - Le Mexicain me dévisageait d’un air impérieux, il répéta : « Y’ai faim, Youlie ! »

 

« Je rêve ! Ou alors je suis devenu folle, c’est sûrement Madame Googlerus qui m’a jeté un sort » m’exclamai-je en me pinçant violemment le bras droit. Mais la douleur me confirma que je ne rêvais pas. Tehuantepec continuait à me fixer avec un air vaguement irrité, il répliqua : « Mais no ! Tou ne rêves pas ! Yé parles ! C’est bizarre, yé lé sais, mais c’est sourement à cause des signes qu’a dessiné Madame Googlérous dans la chambre. »

 

« Elle a dessiné ses signes dans ma chambre ?! » Demandais-je d’une voix inquiète.

« Mais oui, pouisqué yé té lé dit ! Pendant que tou dormais, hier. Madre de Dios ! Cette Madame Googlérous me fiche ouné de ces trouilles ! » Répondit le cochon d’Inde en frissonant.

« A moi aussi, Tehuantepec ! » Lui répondis-je avant d’aller lui remplir sa gamelle de graines. Je lui tendis la gamelle en lui souhaitant un bon appétit et il répondit : « Muchas gracias, Youlie ! »

 

Je le regardai manger, pensivement. Avoir un cochon d’Inde qui parle, ce n’est déjà pas commun, mais avec un accent mexicain, en plus ! Quelle histoire ! Lorsqu’il eut fini, il releva la tête en se léchant les babines et déclara : « Au fait, Yé né t’ai jamais remercié pour mon nom. Tou ne peux pas savoir à quel point y’avais horreur de m’appéler Cochonou ! Yeurk, si y’avais pou, y’aurais mordou ton frère, ce your là. »

 

« Je t’en prie, ce n’est vraiment rien. Je savais bien que tu descendais des Indiens d’Amérique du Sud ! » Répondis-je en haussant les épaules.

« Absoloument ! Yé n’arrive pas à me rappéler de quel tribou ! Mais yé sais qué yé détestais ces prétentieux d’Incas... Alors, qué comptes-tou faire au soujet de cette Gouglérous ? » Demanda le cochon d’Inde soudain très sérieux.

« Je ne sais pas. Je crois que yé souis... Heu...je veux dire que je suis obligée d’attendre pour le moment. » Répondis-je.

« Et oui, lé pensionnat ! Fais très attentioné, Youlie, ta mère ne plaisantait pas. Et si tou vas au pensionnat, yé risque de rédévénir, Cochonou... Quelle Horreur ! » S’exclama-t-il d’un air outré.

« Oui, tu as malheureusement raison, Tepec... Je peux t’appeler Tepec ? » Demandai-je.

« Yé t’en prie, avec plaisir. Youlie, y’ai peur que la Googlérous ne révienne pendant que tou es à l’école. Yé veux vénir avec toi ! »

« A l’école ? »

« Oui, s’il té plait, yé trop peur ! »

« Hum… Bon c’est d’accord, mais il faudra être très sage, j’ai assez d’ennuis comme ça ! » Répondis-je avec la désagréable impression que je n’étais qu’au début de mes problèmes.