La Chauve-Souris de Camargue

Prologue

Homme blanc, âgé de vingt-cinq à quarante ans, ayant éprouvé des difficultés à s'intégrer scolairement comme socialement, souffrant d'une instabilité professionnelle et affective, ainsi que d'une incapacité sexuelle chronique, et probablement issu d'une famille violente et maltraitante.

Max soupira en jetant un œil à la petite radio portative, qui diffusait en boucle le dernier profilage de l'équipe spéciale dépêchée à Montpellier, pour arrêter celui que la presse surnommait déjà : La Chauve-Souris de Camargue.

- Quels crétins ! Franchement, écoute-moi, ça... Evidemment, une équipe pareille, ça ne va pas faire tes affaires, hein Marie ?  fit Max en posant son regard sur la jeune femme attachée à la chaise de cuisine au vernis écaillé.

L'autre leva des yeux où la terreur se battait encore contre la lassitude.

 - Je m'appelle Alice, protesta-t-elle faiblement.

- Hum ? Ah oui... Détail un peu contrariant, je te l'accorde. Cela aurait été tellement plus romantique, pas vrai ? Si tu t'appelais vraiment Marie... Enfin, peu importe. Aujourd'hui tu es Marie, et comme elle, tu meurs.

- Laissez-moi partir, je vous en prie ! Je ne vous ai rien fait !... S’il vous plait…

La voix de la jeune femme se brisa sur cette prière qu’elle savait déjà vaine.

- Marie, ce n'est plus l'heure de supplier, tu devrais avoir compris maintenant. Après tout ce qu’il s’est passé entre nous. C'est trop tard. Beaucoup trop tard, répliqua calmement Max en secouant doucement la tête.

- Je ne vous ai jamais vue et je m'appelle Alice... Vous êtes dingue ! s'écria la jeune femme d'une voix rauque.

- Dingue ?... Hum, c'est un diagnostic un peu simpliste. Et dangereux dans ta position, tu ne crois pas ? Alors que tu es en train de te vider de ton sang, ligotée sur cette chaise, dans cette vieille baraque perdue, où personne ne viendra te chercher, répondit Max d'un ton pensif.

Alice ferma les yeux et se mit à pleurer doucement. Elle n'avait même plus la force pour les grands sanglots. Une main douce se posa sur son front et elle tressaillit.

- Diagnostic dangereux, oui... Mais certainement plus proche de la réalité que celui de ce stupide profiler, qui doit être payé comme un roi pour débiter ces conneries, en plus. Et avec mes impôts, et les tiens ma belle. Quelle ironie ! Tu devrais demander un remboursement.

Max regarda pensivement le petit appareil avant de l’éteindre, puis reporta son attention sur sa victime.

- Regarde-moi bien, Marie ! Est-ce que tu vois ce qu'ils recherchent ? 

L'autre secoua la tête, le visage inondé de larmes. Max hocha la tête :

- Mmm, des abrutis ! Ils ont tout faux parce qu'ils réfléchissent avec leur queue, tous autant qu'ils sont. Combien tu paries qu'il n'y a pas une seule femme dans leur équipe « spéciale » ? La seule chose correcte dans ce ramassis de connerie, c'est ma couleur de peau...

Elle replia l’antenne de la radio qu’elle rangea dans un sac à dos de toile brune et poursuivit d'un ton amusé :

- Moi, c'est Max pour Maxence, les gars. J'ai vingt-deux ans et je suis tout à fait bien intégrée socialement. J'ai toujours été la meilleure de la classe, j'ai eu mon bac à seize ans avec mention très bien. Je suis fonctionnaire, franchement on fait mieux dans l'instabilité professionnelle. Je suis lesbienne, et mes capacités sexuelles sont plutôt appréciées. Je n'ai jamais reçu de plainte à ce sujet. Quand à mes parents, il s’agissait vraiment de gens merveilleux, aimants et protecteurs... Enfin, en tout cas, avant je ne les bute et mette le feu à la maison. Bref, on dirait que je suis un peu atypique comme serial killer, ça ne vous aide pas beaucoup... 

A ces mots, les pleurs d'Alice redoublèrent, et Max soupira :

- Oh, ça va... C'était il y a plus de sept ans, il y a prescription ! Et puis c'était des gens bien, mes parents, c'est vrai. Mais ils faisaient vraiment chier, Marie ! Ils voulaient déménager, me changer de Lycée. Ils me trouvaient trop obsédée par toi... Ils ne connaissent rien à l'amour ces viocs !

Alice lança un regard incrédule à sa ravisseuse. Ce discours lui semblait une totale folie, et pourtant la jeune femme lui lança un clin d’œil malicieux, comme si elles venaient d'échanger une bonne blague. Une bonne blague, le meurtre de ses propres parents... Avec un gémissement étouffé, Alice réalisa finalement qu'elle ne sortirait jamais vivante de cette vieille bicoque poussiéreuse.

Max reporta son attention sur elle, et demanda avec un froncement de sourcil :

- Tu as mal ? 

Alice secoua la tête. Non, elle ne sentait rien de plus qu'un engourdissement, qui se propageait peu à peu... Et le froid qui envahissait ses membres. C’était la brûlure du scalpel sur la peau tendre de son avant-bras qui l’avait réveillée un peu plus tôt. Combien de temps avait pu s’écouler depuis, elle n’en avait aucune idée. La deuxième coupure lui avait paru plus douloureuse encore, peut-être parce qu’elle s’y attendait cette fois. Elle avait crié alors, de toutes ses forces, presque surprise d’entendre sa propre voix. Pas de bâillon, cela ne pouvait vouloir dire qu’une chose… Personne pour entendre.

Et puis, elle avait senti la chaleur humide de son sang qui s’écoulait le long de ses poignets, et à l’intérieur de ses mains, solidement attachées derrière son dos. Elle avait tenté de bouger les doigts, mais cela n’avait fait qu’amplifier la douleur. Difficile de trancher les veines si profondément sans abimer les tendons, avait-elle pensé avec un détachement étrange, presque comme s’il s’agissait du corps de quelqu’un d’autre. Mais bien vite, d’étranges points noirs avait envahi son champ de vision tandis qu’un filet de sueur glaciale coulait dans son dos, le long de sa nuque, lui rappelant que c’était malheureusement bien elle, assise là sur cette chaise, en état de choc.

D’un geste sûr, sa tortionnaire avait alors approché une sorte de baquet métallique, et lui avait plongé les avant-bras dans une eau dont le contact et la température avaient rapidement apaisé sa douleur. Alice n’était cependant pas dupe. Si la douleur avait reflué, pour n’être plus qu’un vague élancement engourdi, les blessures, elles, continuaient à la saigner peu à peu. D’un ton abattu, presque résigné, elle soupira :

- Non, je ne sens pratiquement plus rien maintenant. 

- Bien, fit Max avec un sourire satisfait. Tu n'es pas là pour souffrir. Je sais que ça peut te paraître un peu obscur, Marie, mais j'y tiens... Je ne suis pas un monstre. 

Alice lui lança un regard noir, et Max partit d'un rire presque enfantin. Elle jeta un œil au seau d'eau tiède qui se teintait de rouge, alors que la vie s'écoulait lentement mais inexorablement, des deux coupures franches et profondes, au-dessus des poignets de la jeune femme.

- Ce sera bientôt fini. Ne t'en fais pas, lança-t-elle d'une voix presque triste.

- Pourquoi... Pourquoi faites-vous ça ? demanda soudain Alice.

- Parce que je suis dingue, je suppose, répondit Max d'un ton plus sec, visiblement peu disposée à se lancer dans cette discussion.

- Qui est Marie ? tenta l'autre d'une voix déjà pâteuse.

- Toi... Elle... Vous êtes toutes des Marie, ma douce. Toutes des menteuses, répondit Max, sans colère.

Alice poussa un faible gémissement. Ses paupières trop lourdes ne tenaient plus ouvertes... Un frisson la secoua, puis elle ferma les yeux, s'abandonnant au froid et à la douceur du sommeil. Elle n'aurait jamais cru que c'était aussi facile de mourir. Elle tomba lentement dans l'inconscience et sa tête bascula sur sa poitrine.

Max regarda sa montre avec un soupir. Encore un petit quart d'heure et ça serait fini. Elle caressa les cheveux de sa proie avec tendresse.

- Tu sais, Marie, parfois... Parfois, j'aurais presque envie que ça se termine autrement, murmura-t-elle, avec ce sourire doux et chaleureux qui avait fait craquer les plus endurcis.