L'hôtel maudit des Highlands

Chapitre 1

- Un été en Ecosse ?!

- Oh ! Je t’en prie Hélène, dis oui ! Mes parents ne peuvent pas s’occuper de moi pendant le mois d’Août alors ils ont décidé de m’envoyer chez mon oncle Andrew qui vit en Ecosse. Ils m’ont dit que tu pouvais venir, je t’en supplie, je ne veux pas y aller toute seule !

- Et bien... Il faut que j’en parle à mes parents...

- Oh ! Merci ! Merci, Hélène ! Tu es la meilleure des meilleures amies !! s’exclama Jennie Gatheridge, ma meilleure amie, tout en m’écrasant entre ses bras.

Je n’étais pas certaine d’avoir envie de partir pour l’Ecosse, mais tout valait mieux que de se retrouver coincée tout l’été avec Mélanie, ma petite sœur de quatre ans, et Hilda la nourrice allemande, baby-sitter, gouvernante et agent secret au service parental à ses heures ! Je me décidai donc à convaincre mon père et ma mère du bien-fondé d’un tel voyage. Ce ne fut pas bien difficile, mes parents connaissait bien les Gatheridge qui étaient venus vivre en France, il y a quelques années. Ils avaient toute confiance en eux. Et bien sûr, j’utilisai sans vergogne l’alibi « séjour linguistique » bien que Jennie m’ait confirmé que son oncle parlait couramment le français.

Le départ eut lieu quinze jours plus tard par une matinée splendide. La mère de Jennie nous accompagna à l’aéroport où nous prîmes un avion pour Glasgow. L’oncle Andrew devait venir nous récupérer à l’aéroport, et nous emmener jusqu’à son hôtel au bord du Loch Walkingcorpse. Lorsque nous fûmes seules dans l’avion, Jennie se tourna vers moi. Elle avait un air vaguement coupable qui ne me plut pas trop. Elle fit une petite grimace, et demanda :

- Hélène, tu sais, je ne t’ai pas tout dit au sujet de ce voyage...

- Vraiment ? Qu’est-ce qu’il y a ? On a été engagées pour faire la vaisselle ?

- Non, c’est le nom du lac qui borde l’hôtel...

- Ah oui ! Le Loch Walking-machin-chose ? Et bien quoi ?

- C’est le Loch Walkingcorpse et... en français, ça signifie : Le lac du cadavre marchant.

- Quoi ?! C’est une plaisanterie !!

- Non, malheureusement. C’est aussi pour ça que je ne voulais pas y aller seule. Mais j’ai préféré te le cacher, au cas où...

- Au cas où ça me ferait changer d’avis... Merci c’est sympa ! répondis-je d’un ton maussade.

Au fond, je n’étais pas vraiment fâchée. Il me semblait même qu’il pourrait être intéressant d’enquêter un peu sur ce lac. Pourquoi lui donner un nom aussi macabre ? Il y avait certainement une légende, une histoire mystérieuse derrière tout cela. Peut-être notre séjour aux Highlands pourrait-il donner lieu à un article fantastique pour notre journal.

Jennie et moi faisions en effet partie du club journal du collège d’Antony depuis notre entrée en sixième. Et à la fin de l’année scolaire, le directeur du collège nous avait annoncé l’organisation d’un concours. Il nous était demandé de rédiger par groupe de deux un article sur un sujet libre durant nos vacances. Les meilleures articles seraient publiés, non seulement dans le journal du collège, mais aussi dans le mensuel de la ville. Une véritable gloire pour deux journalistes en herbe comme Jennie et moi !

Je me tournai vers Jennie qui fixait d’un air contrit le bout de ses chaussures depuis un bon moment, et déclarai d’un ton joyeux :

- Tu sais quoi ? Cette histoire de lac écossais pourrait nous faire remporter le prix de l’article de l’été si on se débrouille bien !

- Tu crois ?!

- Mmm... En tout cas, on a bien plus de chance de trouver un sujet au bord d’un lac mystérieux portant le nom de « cadavre ambulant », plutôt qu’à la piscine d’Antony !

- C’est sûr ! Je suis désolée de ne pas t’avoir dit la vérité tout de suite, Hélène.

- N’en parlons plus, c’est oublié, et commençons notre carnet de voyage.

Nous avions décidé de tenir une espèce de journal de bord afin de nous rappeler chaque étape de notre aventure. Le temps de mettre par écrit le départ en trombe de la maison de Jennie avec une demie heure de retard, le trajet dans la petite Austin mini de la mère de Jennie roulant à toute allure pour ne pas rater l’heure de l’avion. La dispute avec le policier qui refusait que nous nous garions devant la porte H (même si c’était juste-pour-une-minute-s’il-vous-plait-Monsieur-l’agent !), et finalement la contravention et le geste quelque peu impoli de la douce et distinguée madame Gatheridge. Et le commandant de bord nous annonçait déjà l’atterrissage imminent.

Nous descendîmes de l’avion, et accompagnée d’une hôtesse, nous allâmes récupérer nos bagages. Nous nous dirigeâmes ensuite vers la porte des arrivées, suivant toujours la grande femme rousse qui n’avait cessé d’interrompre notre intense réflexion de journaliste pour nous proposer des biscuits, des jus d’orange, des magazines et même un jeu de Dada ! Plus nous approchions de la porte, plus je sentais mon inquiétude croître. Qu’avait pu me cacher encore Jennie pour me forcer la main ?

En essayant d’avoir l’air naturel, je demandai :

- A quoi ressemble l’oncle Andrew ?

- Hélène ! Ca fait quinze fois que tu me poses cette question ! Je t’assure, je ne t’ai rien caché à ce sujet. L’oncle Andrew est adorable. Il est grand, beau et fort, et plaisante tout le temps. C’est le roi des farces. Tout ce que tu risques avec lui, c’est de mourir de rire ! Fais-moi confiance, je sais ce que dis ! C’est quand même...... Mon oncle Andrew...

La voix gaie et fluette de Jennie se transforma en un pâle murmure lorsqu’elle termina sa phrase tout en regardant le grand homme sec, au visage sévère habillé d’un costume sombre qui nous dévisageait d’un air vaguement contrarié.

Je dois reconnaître que si la surprise de Jennie avait été feinte, elle aurait pu être une très grande actrice, et si le mécontentement de son oncle était un jeu d’acteur, il méritait l’oscar ! Malheureusement, j’étais certaine que rien de tout cela n’était un jeu, et que nos vacances s’annonçaient bien mal !

- Oncle Andrew ? demanda Jennie d’une voix peu assurée en s’adressant à l’homme en noir. Celui-ci soupira et baissa les yeux vers nous, je réalisai qu’il avait l’air terriblement fatigué. Il répondit d’une voix douce mais lasse :

- Oui, Jennie, c’est bien moi. Pardonne-moi pour l’accueil, mais ta mère avait oublié de me prévenir de ton arrivée... Elle avait aussi oublié de me demander mon avis.

- Oh non ! Maman est vraiment incorrigible ! Je suis désolée, nous te dérangeons ?

- Ce n’est pas ça, tu sais bien que j’adore te voir, mais... Mais nous sommes en plein travaux, et ça risque de ne pas être très agréable pour vous deux. Je n’aurais guère le temps de m’occuper de vous. Au fait, qui est ton amie ?

- Je suis Hélène Rolancourt...

- Ma meilleure amie, oncle Andrew. Tu sais, ne t’en fais pas pour nous. Nous sommes tout à fait capables de nous occuper toutes seules. répliqua tranquillement Jennie qui semblait avoir recouvré tout son aplomb.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’eus la nette impression que cette réponse inquiéta d’avantage oncle Andrew qu’elle ne le rassura. Peut-être les travaux étaient-ils responsables de sa fatigue comme de son inquiétude. J’avais pourtant l’intuition que quelque chose d’autre le tourmentait. Toujours est-il que nous nous dirigeâmes vers sa voiture. Il faisait beau mais l’air était bien plus vif qu’en France.

Oncle Andrew avait une sorte de pick-up marron avec trois sièges à l’avant et un grand chien loup couché à l’arrière. Le chien se leva à notre approche, et nous fixa silencieusement. Ce fut plutôt intimidant mais lorsque nous fûmes à quelques pas, sa queue se mit soudain à battre en rythme. Oncle Andrew sourit, et déclara avec un clin d’oeil :

- C’est Laïko, il adore les enfants et pas seulement en boulettes ! Seulement, il est complètement miro. Alors il fait toujours semblant de dévisager dédaigneusement les gens lorsqu’ils sont trop loin pour qu’il puisse les distinguer. Il aime se donner un genre un peu ténébreux. Je crois qu’il se prend pour James Dean, pas vrai Laïko ?

 Ce à quoi Laïko répondit par un jappement sonore qui nous fit sursauter Jennie et moi, avant d’éclater de rire.

Nous nous installâmes en voiture, et malheureusement, à peine fut-il assis au volant qu’oncle Andrew retrouva son humeur morose. Par chance le fait d’être assise à l’avant, et la succession de paysages sauvages et dépaysants nous occupa l’esprit pendant les deux heures que dura le trajet.

Nous arrivâmes juste à l’heure du déjeuner et nous mourrions de faim. Oncle Andrew nous présenta le personnel de l’hôtel. Cela ne lui prit pas bien longtemps, les effectifs étaient plutôt réduits. Une grosse cuisinière au teint rouge assisté d’un jeune homme au visage parsemé de taches de rousseur, un maître d’hôtel qui avait l’air d’avoir avalé un portemanteau, un réceptionniste que je n’aurais pas aimé croiser dans la rue en pleine nuit, et une femme de chambre aux yeux tristes. Oncle Andrew nous informa qu’il y avait pour le moment une dizaine de clients dans l’hôtel. Il ajouta qu’il nous ferait faire le tour de la propriété lorsque nous aurions mangé.

Le déjeuner fut un vrai délice. La cuisinière était d’origine française et aimait apparemment beaucoup les enfants. Elle nous avait préparé un poulet rôti arrosé d’une sauce aux champignons et à la crème, le tout accompagné de pommes de terre au four, à la fois tendres et croustillantes. Nous engloutîmes tout cela en rien de temps, suivi d’un bon morceau de fromage de brebis et d’une part de tarte aux pommes encore chaude. Autant dire que nous sortîmes de la cuisine beaucoup plus lentement que nous n’y étions arrivées.

- Si nous mangeons aussi bien à chaque repas, ma mère ne va pas me reconnaître en rentrant. fis-je avec un sourire.

- Et moi, je risque de ressembler à une énorme baleine pour mon premier cours de natation ! renchérit mon amie avec un pauvre sourire.

Elle essayait de plaisanter avec cette histoire, mais je savais que cela ne la faisait pas rire du tout. Jennie ne savait pas nager et avait une peur panique de l’eau. Pour vaincre cette phobie, ses parents l’avaient inscrite à un cours particulier de natation, qui devait commencer dès la fin de l’été. J’avais promis de l’accompagner à son premier cours, aussi répliquai-je :

- Il va falloir que nous fassions un peu de sport pour éliminer, sinon la piscine risque de ne pas se remettre de la visite de deux baleines le même jour !

Le rire étant le meilleur des anti-stress, une minute plus tard, Jennie ne pensait plus du tout à la natation.

Nous retrouvâmes Oncle Andrew dans son bureau, et comme promis, il nous fit visiter son domaine. Il commença par l’extérieur. La propriété comprenait une immense étendue de lande écossaise parsemée de rochers de granite gris et rose. Il y avait également un petit bois qui semblait plutôt sombre et inhospitalier, et bien sûr un petit sentier menait au Loch Walkingcorpse. La rive du lac était sablonneuse au débouché du sentier, mais un peu plus loin le granite affleurait de nouveau. L’eau était belle et limpide. J’y plongeai la main mais la ressortit bien vite, elle était glaciale.

Oncle Andrew sourit et précisa :

- L’eau n’est jamais à plus de 10°C dans ce lac, et elle descend en dessous de zéro dès le mois de novembre. En janvier, c’est une patinoire parfaite ! Par contre, si la baignade est exclue, la pêche y est bonne. Vous savez pêcher ?

- Avant je pêchais chaque été dans une rivière avec mon grand-père. répondis-je avec enthousiasme.

Je sais, la pêche n’est pas censée intéresser les jeunes filles à la mode. Mais moi, je trouve cela à la fois délassant et excitant. J’insiste cependant pour toujours remettre les poissons à l’eau !

Ayant remarqué l’emploi du passé, oncle Andrew pencha la tête de côté, l’air soudain grave et demanda :

- Est-ce que ton grand père...

- Il va très bien, mais il s’est fâché avec mon père. Depuis je n’ai plus le droit d’y aller. Ca fait déjà presque deux ans. répondis-je un peu tristement.

Grand-Pa me manquait beaucoup, mais je n’osais plus aborder le sujet à la maison. Mon père se refermait comme une huître dès qu’on prononçait son nom. Heureusement nous nous écrivions régulièrement, et j’espérais toujours que ces deux-là se réconcilieraient bientôt.

Oncle Andrew nous montra la remise près du Loch, où l’on pouvait trouver des cannes, des hameçons et toutes sortes de matériels de pêche, ainsi qu’une petite barque à rame et un canot à moteur. Bien sûr, il nous précisa bien de ne pas nous aventurer seules sur le Loch.

- Le lac est profond, et il y a parfois des courants imprévisibles. De plus le temps change très vite par ici, et un orage peut arriver en un rien de temps. Un jour il y a eu des vagues de près de 2 mètres à cause d’une tempête en pleine été, et deux pêcheurs ont disparu... Alors surtout, pas d’imprudence, les filles ! Si vous voulez faire un tour sur le lac, venez me voir avant.

Nous retournâmes ensuite vers l’hôtel. Lorsque nous fûmes face à lui, je réalisai à quel point cette vieille demeure était impressionnante. L’hôtel était fait de granite gris sombre avec un toit d’ardoises noires. Il y avait un corps central, et deux ailes en U tout aussi imposantes. Le tout donnait un aspect sombre, et vaguement menaçant au bâtiment. Mon regard fut brusquement attiré vers une des fenêtres de l’aile Ouest. Je vis une forme bouger, et un pâle visage apparut un instant, avant de disparaître dans l’ombre. Sans doute un client, me dis-je, sans pouvoir toutefois m’expliquer le frisson qui m’avait parcourue lorsque j’avais croisé le regard de l’étranger.

Nous entrâmes finalement dans l’hôtel. Le réceptionniste, Monsieur Cluster, était à son poste. Oncle Andrew prit deux clefs sur le tableau, et nous entraîna vers l’escalier. Tout en marchant, il déclara :

- Au rez-de-chaussée, il n’y a pas de chambre. Ce sont les appartements du personnel. Au premier dans le corps central, il y a une Lady assez âgée avec sa dame de compagnie, ainsi qu’un homme d’affaire belge qui voulait se reposer, mais passe le plus clair de son temps sur son ordinateur portable. Dans l’aile Est, il y a un jeune couple qui passe sa lune de miel, et aussi un écrivain qui cherche l’inspiration.

Au second, il y la vieille Miss Coldbear. Elle habite ici depuis deux mois, et semble avoir décidé de rester. Elle porte bien son nom, elle est aussi agréable qu’un ours et aussi chaleureuse qu’un glaçon ! Il y a aussi deux touristes américaines.

Vous, vous serez au 3ème étage. Evidemment, il y a quelques escaliers à monter mais la vue sur lac est bien meilleure. Au même étage que vous dans l’aile Est, il y a un ancien colonel et sa fille. Voilà, vos chambres ! termina-t-il en poussant une porte de bois vernis.

Nous entrâmes dans une vaste pièce meublée d’un grand lit à baldaquin, d’un bureau en bois sombre et de deux chaises recouvertes de velours rouge vermeil. Il y avait également une grande armoire et une commode. Oncle Andrew se dirigea vers une porte au fond de la pièce et l’ouvrit. De l’autre côté se trouvait une salle de bain bien équipée qui communiquait avec la chambre voisine.

- J’ai pensé que ce serait mieux que vous ayez des chambres communicantes.

- Tu as très bien fait Oncle Andrew. Dis-donc la vue est vraiment superbe ! s’extasia Jennie.

Elle avait tout à fait raison. D’ici le lac paraissait encore plus grand que d’en bas. L’eau était tellement limpide, qu’on pouvait distinguer le fond rocheux sur les bords. Mais rapidement le lac devenait plus profond, et le ciel bleu parcouru de nuages d’un blanc laiteux se reflétait dans ses eaux, lui donnant un aspect lumineux. De chaque côté du lac s’étendait la lande écossaise vallonnée, qu’il me tardait de découvrir.

Oncle Andrew eut un bref sourire puis reprit :

- Il faut que j’aille travailler maintenant. Est-ce que vous voulez vous reposer un peu ?

- Oh non ! Oncle Andrew, est-ce qu’on peut se promener un peu, il fait si beau ?

- Bien sûr, mais ne vous éloignez pas trop. Et soyez de retour pour 17 heures. Vous pouvez aussi visiter l’hôtel, il y a une bibliothèque au deuxième étage de l’aile Est, et une salle de jeux au rez-de-chaussée.

- Et l’aile Ouest ?

- Elle est condamnée pour le moment. C’est là que nous faisons des travaux. C’est assez dangereux, alors surtout pas d’imprudence ! De toute façon, toutes les portes qui y mènent sont verrouillées. répondit-il avant de sortir de la chambre.

- C’est bizarre. fis-je lorsqu’il fut sorti.

- Qu’est-ce qu’il y a de bizarre ? Je trouve ça super, ici !

- Oui, oui, je suis d’accord, mais... Je suis certaine d’avoir vu quelqu’un devant l’une des fenêtres de l’aile Ouest, tout à l’heure.

- C’était peut-être un ouvrier.

- Peut-être... répondis-je pensivement. Le visage mince et pâle, tout comme la silhouette, étaient plutôt féminins, et la tenue qui m’avait parue blanche et vaporeuse ne faisait pas du tout penser à un bleu de travail. Etrange, décidément j’avais l’impression de plus en plus forte que quelque chose clochait dans cet hôtel.

Nous redescendîmes l’escalier, et j’eus beau tendre l’oreille, nul bruit de marteau, ou de perceuse ne me parvint. J’en fis la remarque à Jennie qui fronça les sourcils à son tour, et déclara :

- Tu as raison, c’est un peu bizarre. Tu sais, mon oncle me parait soucieux. Il y a probablement des ennuis avec les travaux. Mon père dit qu’il y a toujours des ennuis avec les travaux.

Je hochai la tête, après tout, ce n’était peut-être que cela. Quoiqu’il en soit, j’avais très envie de prendre un peu l’air et tout mon temps pour mener mon enquête.